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Cohen et Bokassa

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Un article déjà ancien paru dans Esprit sur l’affaire Dieudonné qui fait recension d’un ouvrage sur la question (La vérité sur Dieudonné, Plon). Le livre et l’article datent de 2005 mais on y voit poindre la situation d’aujourd’hui et même apparaître l’ancêtre de la « quenelle » qui n’était encore qu’un bras d’honneur (L’imagerie sexuelle et plus spécifiquement la sodomie sont des figures obsédantes de l’antisémitisme, ce qui explique aussi ses liens avec l’homophobie ou la domination masculine, comme si le politique se résumait à deux options possibles : mettre ou se faire mettre. Voir à ce propos et par exemple les pamphlets de Céline hantés par cette menace de dévirilisation). Ce que rapportent à la fois le livre d‘Anne-Marie Mercier et l’analyse d’Olivier Mongin de manière éclairante pour ne pas dire prophétique, c’est un parcours, une dérive qu’il est intéressant de retracer. Puisque Dieudonné fait pratiquement allégeance au régime de Vichy et à la figure de Pétain, rappelons, pour souligner qu’on ne naît pas antisémite mais qu’on le devient, que Laval fut lui le plus jeune député socialiste de la 3e pour finir comme on sait. Ce parcours, commencé avec la lutte contre le FN et l’antiracisme, touche aujourd’hui à son terme en allant au bout d’une logique du pire où l’on voit l’humoriste devenu imprécateur mielleux, qui jadis se moquait d’un « Bokassa » promettant de « finir le boulot » à un « Cohen » (joué par Elie Semoun), menacer de façon à peine voilée un Patrick Cohen bien réel (l’animateur de la matinale de France Inter) du sort de ceux qui périr dans l’horreur nazie. L’article vaut aussi par une analyse de la posture spécifique prise par lui comme noir. On situe souvent le racisme du côté de la domination d’une race sur l’autre, de la suprématie de supposés « surhommes » sur de supposés « sous-hommes » comme dans l’idéologie du 3e Reich. Mais l’antisémite se vit aussi, surtout, dans un renversement qui est au cœur de la jouissance victimaire, comme dominé, comme celui qui souffre vraiment. Les débats juridiques ou politiques en cours sur la bonne tactique à adopter face à lui s’expliquent par la fait qu’on sent bien qu’il recycle sans cesse le rejet qu’il suscite et la volonté de le faire taire comme autant de preuves qui lui donnent raison. On pourrait retourner à Dieudonné ses arguments et lui demander pourquoi, comme il le dit de ceux qui entendent garder mémoire d’un crime que rien ne réparera, « il fait sa pleureuse » en invoquant à l’envi la traite des noirs, le sort des Palestiniens ou la stigmatisation des populations issues de l’immigration. Ce serait aller sur son terrain, celui d’un concurrence malsaine entre les souffrances alors que ni Auschwitz ni Gorée ne se justifient ni ne s’expliquent l’un l’autre. La vraie faute de Dieudonné, ce n’est pas seulement de ne pas comprendre que la mémoire est la seule réparation à la destruction des Juifs d’Europe et qu’il n’y en aura aucune autre, de nier le déporté une deuxième fois en se moquant de lui, c’est aussi d’enrôler toutes les victimes : l’esclave, l’immigré, le paria, au service du même racisme anti-juif, véritable et dangereuse passion qui a soif de donner au mal un seul visage, et au fond de traiter comme autant de moyens au service de cette haine toutes les causes qu’il prétend défendre.

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