De rouille et d’os : film coup de poing
C’est moins à « Un prophète » qu’à « Sur mes lèvres » qu’on songe en voyant le dernier film de Jacques Audiard : même couple improbable et poignant, même usage narratif et allégorique du handicap, même intensité des personnages, fragiles et puissants, qui se rencontrent, se blessent et s’épaulent (au sens ici de porter quelqu’un sur ses épaules). Mais là où il s’appuyait sur les ressorts du film noir, c’est au mélodrame assumé, sombre et lumineux donc, qu’il fait appel dans « De rouille et d’os ».
Ali (Matthias Schoenaerts), animal et avare de mots, père brutal, maladroit et aimant, videur de boite de nuit qui se sent revivre (« pour le fun ») à chaque combat clandestin de free-fight auquel il participe, rencontre Stéphanie (Marion Cotillard, que ceux qui la croient encore cantonnée aux jolies apparitions et aux shootings Dior aillent voir le film), dresseuse d’orques qui en impose, séduisante, énergique et insatisfaite, puis soudain brutalement confrontée au pire, la perte de ce qui la fait tenir debout.
Sur fond de vérisme façon frères Dardenne (le héros est un boxeur à la dérive qui vient de Belgique) ou Guédiguian (il trouve refuge avec son fils Sam de 5 ans au sud, ici la Côte d’Azur à la fois laide et solaire, chez une sœur (Corinne Masiero), caissière au grand cœur et en lutte), se déploie une sorte d’«Intouchables» à l’envers, non pas conte de fées un peu mièvre où s’abolissent les différences, mais conte moral où de celles-ci naît comme une forme de salut. Ce salut procède du lien étrange et fort entre Ali qui, par la simplicité de son regard sans honte, saura littéralement remettre Stéphanie à flot (scène magique où, portée par lui, elle retrouve son corps dans la méditerranée) et Stéphanie qui lui permettra de remplacer les coups de poing par les mots qui lui font défaut quand il risquera lui aussi de tout perdre dans l’eau glacée.
Si la veine politique n’a pas simple statut de prétexte tant les meurtrissures sociales font écho aux blessures bien réelles, le film, à travers une narration haletante, confronte d’abord le masculin au féminin, la chair blessée à celle qui exulte, l’animalité (celle des orques et celle des personages) à l’humanité, les corps à corps du combat à ceux de l’amour, les jambes des femmes aux poings des hommes, le sang qui coule à l’exo-prothèse, la mécanique du désir (être « opérationnel » ou non) à celles des émotions et la violence à la vulnérabilité. Servi par une phénoménologie visuelle qui rend justice au réel et le transfigure, le film déjoue les symétries attendues pour en installer d’autres issues d’un imaginaire singulier et vivifiant. « De rouille et d’os », ce goût que laisse dans la bouche un coup de poing, a surtout celui de la vie.
Margin Call : dégât collatéral !

Observation entomologique d’une tribu de traders confrontés à la crise des subprimes, Margin Call met en scène une journée clef où tout menace de s’écrouler. Et où tout s’écroule. Dans un quasi huis clos à Manhattan, des débutants encore tendres au grand patron carnassier et cynique en passant par les managers à l’ancienne et les jeunes loups, toute la hiérarchie d’une sorte de Lehman brothers bien peu fraternel, est passée en revue. C’est moins les individus, à tout moment susceptibles d’être promus ou d’être débarqués dans l’heure, qui sont ici la cible que le dispositif lui-même, où les meilleurs esprits du moment, plutôt que de bâtir des ponts ou des fusées, s’ingénient à parier, à coup de courbes et de produits dérivés, contre leurs alter ego dans le vaste casino mondialisé que constitue la finance, fondée sur des modèles mathématiques qu’aucun des dirigeants ne comprend, sur des effets de leviers si importants qu’il en deviennent catastrophiques et sur une abstraction telle qu’elle confine à l’immatérialité. De fait, à aucun moment la question de savoir ce qu’on vend, à qui et pourquoi ne trouvera d’autre réponse que celle de « faire » de l’argent. Sans la fascination ambiguë d’un Wall Street, sans la hargne de la dénonciation morale à la Michael Moore, le film est d’autant plus juste qu’au-delà des clichés (bretelles, écrans d’ordinateur, hélicoptères, vues sur l’Hudson River, hystérie des salles de marché), il met en scène des gens bien ordinaires, ni pires ni meilleurs que d’autres mais que nous laissons jongler avec des milliards pour un peu d’adrénaline et de pouvoir et beaucoup de dollars qui servent à payer de belles voitures, des appartements vides donnant sur Central Park, des call-girls et des pensions alimentaires.
Ayrault 1
C ‘est pas mal un vrai gouvernement paritaire et socio-démocrate, qui se préoccupe du chômage et des travailleurs mais aussi des PME et de la production, du budget mais aussi de la croissance, d’aujourd’hui (gérer la crise) mais aussi de demain (refonder l’école, assurer la transition énergétique), de la France mais aussi de l’Europe. C’est une équipe cohérente, forgée au creuset de la campagne, soudée autour du team Hollande-Ayrault, subtilement équilibrée entre les écuries du PS (qu’on espère voir se dissoudre dans la dynamique de gouvernement), les nouveaux rapports de force nés des primaires et les partis amis (Verts, PRG), avec un vrai renouvèlement générationnel, (avec un grand ancien pour rassurer et une porte-parole benjamine du gouvernement), des compétences certaines (Vincent Peillon, Pierre Moscovici, Marisol Touraine, Michel Sapin, Jean-Yves Le Drian par exemple) et un style qui sera sans doute plus sobre, plus nordique que celui des prédécesseurs. Il ne reste qu’à lui donner une majorité à la Chambre qui permette de gouverner à gauche comme la majorité des Français l’a souhaité le 6 mai.
Comment voter le 6 mai pour les nuls
10 bonnes raisons de voter François Hollande
1. Par ici la sortie
L’élection en cours peut donner le sentiment que voter François Hollande, c’est d’abord souhaiter ne pas reconduire Nicolas Sarkozy : cette posture toute privative, alors qu’il s’agit d’élire quelqu’un à la fonction présidentielle, c’est bien pourtant le candidat sortant qui l’a suscitée. Il faut dire qu’il a eu 5 ans et tout l’appareil d’État pour bâtir un rejet solide d’une bonne part de l’opinion contre lui tandis que François Hollande a eu quatre fois moins de temps pour initier le courant qui est en train de le porter au pouvoir. Ce rejet ne tient pas seulement à un style, à une personnalité ou à quelques erreurs de communication augurales. Nicolas Sarkozy est plein d’énergie et de ressources, empathique et habile, et s’il n’a pas eu toujours la retenue présidentielle attendue, cela aurait pu même parler en sa faveur car 2007 portait bien le désir d’un rajeunissement de l’exercice du pouvoir. Non, c’est bien une politique menée, un ensemble de choix et de décisions qui font qu’aujourd’hui la France n’en veut plus comme président, un second mandat, contrairement à la componction d’un “j’ai changé ” invoqué comme une absolution, ne pouvant être, comme souvent dans la 5e république, que la caricature du premier, déjà placé sous le double signe de l’outrance et de l’agitation permanente. Nicolas Sarkozy a profondément divisé le pays entre les riches et les pauvres, les travailleurs et les « assistés », les bons ouvriers qui se lèvent tôt et les syndicalistes dévoyés, les Français d’apparence et ceux contre lesquels les apparences jouent. Cette stratégie du dissensus a été largement dictée par des impératifs tactiques car le président sortant ne paraît pas avoir au fond d’autre stratégie que celle de son maintien au pouvoir et d’autre idéologie que celle de sa propre réussite, la présidence lui étant apparue au fond comme un « job », une belle place qu’on finit par atteindre et qu’on fête avec les copains en sablant le champagne. Libéral puis régulateur mais seulement en parole, faisant exploser la dette puis appelant à la plus grande rigueur, président du pouvoir d’achat et de la TVA social, ami des Bettencourt et ami du peuple, s’appuyant un temps sur l’islam le plus orthodoxe puis fustigeant sans distinction tous les musulmans, sauvant l’Europe trois fois de suite à lui tout seul pour mieux la remettre en cause dans ses fondements, il aura eu mille visages sans pourtant en donner un véritable à la France. L’action n’a pu suppléer à l’absence de vision et ce qui fut un atout à l’origine, la capacité à unir les droites sociale, populaire, libérale, a fini par le décousu d’une hyper-présidence avide de lois nouvelles et de coups de communication mais au fond tournant à vide et dans l’urgence.
2. Le président de la rente
Son péché originel est par exemple d’avoir mené une politique fiscale irresponsable avec le bouclier du même nom, asséchant au pire moment les ressources de l’État, favorisant à l’excès les plus nantis d’entre nous, et singulièrement le patrimoine et la rente, alors même que la nation vivait déjà à crédit depuis longtemps. Des riches plus riches et des pauvres plus pauvres, c’est la manière qu’il a trouvée de se mettre à l’unisson de ce qu’il y a de pire dans la mondialisation en cours. Malgré les remords de fin de mandat, ambivalents au demeurant (taxe sur les très hauts revenus mais allégement de l’ISF), c’est encore l’idée d’une TVA « sociale », qui l’est bien peu, non progressive, pesant sur tous et donc sur les moins favorisés, qui est dégainée au motif d’un abaissement du coût du travail qui restera hypothétique. Ce culte de la seule réussite, du « quand on veut, on peut », de l’idée au fond que chacun mérite intégralement la place qu’il occupe, valable sans doute à l’échelle de la psychologie des individus, ne peut servir de gouvernail à une société fragilisée par un contexte mondial en mutation rapide, où les écarts se creusent entre ceux qui ont et ceux qui font et qui a besoin d’unité et de perspectives plus que d’un discours de motivation des forces de vente dans le télémarketing. C’est pour cela que François Hollande avance des propositions fortes en matière de fiscalité, non pas pour la rendre confiscatoire mais tout simplement et à nouveau progressive, débarrassée de trop nombreuses niches fiscales à l’usage de quelques-uns, fondée sur le capital comme sur le travail, et donc plus claire, plus lisible pour tous et en mot plus juste, car, outre les nécessités budgétaires du temps, c’est là que se cimente une société.
3. La République de l’exclusion
Chacun se prévaut aujourd’hui de la République et de la laïcité, et au fond c’est une bonne chose, au-delà des travestissements et des excès auxquels cela donne lieu. Le président sortant lui, s’est laissé lui aller à de graves entorses envers le contrat républicain. Les débats douteux sur les Africains (s’agit-il d’une civilisation, d’une race ?) qui ne seraient par entrés dans l’histoire (discours de Dakar), sur la prééminence du prêtre sur l’instituteur (discours de Latran), sur les racines chrétiennes de la France, instrumentalisées par un discours politique qui les trahit dans leur profondeur (discours du Puy-en-Velay), sur une identité nationale qui sert de fourre-tout aux valeurs les plus rétrogrades (discours de Grenoble), sur la stigmatisation des Français d’origine arabo-musulmane, à travers leurs pratiques religieuses ou alimentaires, ont transformé le flirt permanent avec les idées du Front national sur l’émigration en véritable mariage sous le régime de la communauté des biens avec une Marine Le Pen qui paraît aujourd’hui presque plus policée que certains ténors de la droite populaire et qui a au moins l’avantage de ne pas être dans un double discours permanent. De fait, celui qui prête l’oreille à Patrick Buisson (mi sondeur de l’ombre, mi éminence grise sans la raideur préfectorale d’un Guéant ou le fond gaullo-républicain d’un Guaino) pour se faire réélire, ne mérite pas de l’être. Celui qui brandit sans relâche la question migratoire, toujours lue dans une perspective malthusienne, sans jamais définir une politique de l’intégration digne de ce nom, celui qui n’a eu de cesse de pratiquer la surenchère dans ce domaine, alors que la France compte moins de 10% d’immigrés, ne peut pas prétendre unir les Français d’origines ou de cultures différentes dans un destin commun. Abolir le mot « race » de la Constitution ne fera pas disparaître le racisme mais rappellera clairement à tous que l’idée elle-même est étrangère à la République. Y inscrire les principes de la laïcité, la séparation des églises et de l’Etat et liberté de conscience, consacrera leur statut de pierre angulaire du vivre ensemble républicain. Le droit de vote des étrangers aux élections locales témoignera lui d’une société suffisamment sûre d’elle pour faire la place à ceux qui y participent de fait. Ce faisant, François Hollande réconciliera les Français avec eux-mêmes pour aborder les défis qui sont les leurs.
4. La stigmatisation du pauvre
Nicolas Sarkozy, qui prétend proposer aux citoyens une France forte, ne s’intéresse que très peu aux plus faibles d’entre eux. Au-delà de l’échec cuisant d’une politique de la pauvreté qui a vu celle-ci augmenter alors qu’elle devait être réduite d’un tiers, il n’a eu de cesse, là encore, de creuser un fossé entre ceux qui travaillent et ceux qui seraient des assistés, entre ceux qui se lèveraient tôt et la foule grise des chômeurs et des travailleurs temporaires ou à temps partiel. Au prétexte d’abus que tout système engendre et contre lesquels il faut lutter, c’est toute une population pauvre qui est renvoyée au statut honteux d’assisté voire de fraudeur. Ce soupçon permanent se donne encore à lire dans le projet d’obliger les allocataires du RSA à un cinquième de temps qui tient plus de la punition (les TIG ne sont-ils pas des peines de substitution) que de l’accompagnement du retour à l’emploi, qui supposerait des moyens et par exemple un Pôle Emploi qui ne soit pas en surcharge permanente. Les inégalités toujours plus forte dans l’accès aux soins, économiques (franchises, coûts des complémentaires santé, dépassement d’honoraires, coûts des médicaments, hôpital à deux vitesses) ou géographiques (déserts médicaux, encombrement des urgences), une réforme de la retraite au forceps, portant à la fois sur la durée de cotisation et l’âge de départ et qui ne prend que très marginalement en compte la pénibilité du travail ou encore la réforme de la prise en charge de la dépendance encore une fois reportée, montrent à quel point le système social, facteur d’égalité, est détricoté au profit d’une privatisation sourde qui fait de la santé une marchandise comme une autre, accessible bientôt seulement aux mieux lotis. Certes, la crise est là mais ce projet social, celui du Conseil National de la Résistance, est né au moment même où la France campait sur ses décombres, justement pour unir la nation face à la reconstruction nécessaire. François Hollande a indiqué l’impérieuse nécessité de redresser les comptes publics afin que la France retrouve son indépendance vis-à-vis des marchés dont 2008 a démontré à quel point ils pouvaient être inefficients. Mais il le fera sans mettre à contribution systématiquement les plus faibles, ceux pour qui un plein d’essence veut dire pouvoir aller travailler, ceux pour qui se chauffer est difficile, ceux pour qui équiper les enfants pour la rentrée se fait en comptant chaque euro. Il le fera en demandant à chacun un effort en regard des ses moyens et en préservant l’avenir, celui des générations futures à travers l’éducation et la recherche et celui de notre écosystème à travers l’écologie et la mutation énergétique.
5. Lord Jim dans la tempête
Le président sortant se présente souvent comme le capitaine d’un navire qu’il aurait su sauver des écueils de la crise financière. Pourtant tout montre que Nicolas Sarkozy n’a pas su tenir ce rôle, prenant à contre cycle une posture initiale très libérale alors même que se faisait sentir la déroute de l’ultra-libéralisme, puis une autre plus protectrice avec la critique, verbale en-tout-cas, des marchés financiers (discours de Toulon) mais qui restera lettre morte. Un temps embarqué en Merkozy, il s’est avéré incapable d’inventer des compromis nouveaux, entre gestion responsable et relance de la croissance, adaptés à la situation d’aujourd’hui. Homme de l’urgence et des négociations de couloirs, habile à emporter les consensus d’un soir, il ne s’est pas montré apte à engager un dialogue approfondi avec nos partenaires européens, à même de produire des effets sur le moyen terme. Son face à face avec l’Allemagne, brandie comme unique modèle, n’a pas permis de proposer aux Français une synthèse nouvelle à l’heure de la récession. Du modèle rhénan tant vanté, qui repose aussi sur une précarisation croissante, il faudrait moins retenir une politique d’austérité comme il le fait, que l’exemple d’un tissu industriel vivant, fondé sur un dialogue social entre des syndicats forts et un capitalisme familial soucieux du long terme. Un dernier contrepied le conduit à remettre en cause jusqu’à l’ultimatum les accords de Schengen et à prendre ses distances avec un modèle européen qu’il a moins sauvé que laissé partir à la dérive sur la mer de l’austérité. Cette logique, dictée par une phobie inflationniste qui réduit le rôle de la BCE à un simple garde-chiourme monétaire, risque à terme de scinder le nord et le sud du continent et renforce les tropismes nationaux qui vont à l’encontre même de l’idée européenne,. C’est pour cela que François Hollande renégociera avec nos partenaires des accords qui n’ont pour horizon que l’austérité en prônant une Europe de la croissance et de l’emploi.
6. François Hollande 2012 : un itinéraire
François Hollande est parti seul et tôt dans cette campagne, sans se laisser intimider par la brillante dynamique DSK, soutenue à l’époque par beaucoup, jusqu’au choc de la chambre 2806. Il a su, en se libérant de l’appareil qu’il avait dirigé, aller à la rencontre du peuple de gauche dans des primaires ouvertes et de haute tenue. Il a su rassembler autour de sa candidature un parti naguère déchiré et le mettre en ordre pour la mère des batailles qu’est la présidentielle. Il sait, au-delà des socialistes, s’adresser à toute la France et, à distance de tout guesdisme, définir des priorités, d’autant plus significatives que les marges de manœuvre sont étroites : le redressement des comptes et des valeurs de la République mais aussi l’école et la jeunesse et enfin la justice fiscale. Cette trajectoire, entre lucidité et espérance, est le signe d’une détermination personnelle mais aussi d’une vision politique qui le rendent légitime pour redonner son unité à la France. Proche et héritier de ceux qui ont su incarner une gauche au pouvoir comme François Mitterrand ou Lionel Jospin, ancré au cœur de la nation par ses mandats, il n’a à s’autoriser que de la confiance que les Français lui témoigneront le 22 avril et le 6 mai.
7. Un président normal
Les Français paraissent bien lassés d’un rapport un peu hystérique ou narcissique au pouvoir. Si l’élection de 2007 a permis la confrontation d’une nouvelle génération de jeunes quinquagénaires, si elle a renouvelé la forme de la politique, elle n’a pas changé grand-chose à son fond. La France paraît presque avoir épuisé le modèle de la Cinquième République qui se construit à partir de la figure de l’homme (ou de la femme) providentiel autour duquel tout tourne. Cette conception surannée du pouvoir, qui nous a vus réélire deux fois des présidents usés, monarchique dans ses effets si ce n’est dans son principe, et que Nicolas Sarkozy aura portée à son acmé, ne paraît plus de mise dans un monde où les solutions doivent être plus collectives, plus dialogales. Il y a une demande très forte de renouveau démocratique, tant dans les formes de l’exercice du pouvoir que dans la constitution même du personnel politique, une aspiration plus grande des citoyens à être partie prenante de leurs destins, comme salariés, comme citoyens, comme administrés. Un dirigeant comme François Hollande proposera à la France une vie politique plus mature, moins agitée, plus apaisée. Les primaires qui ont vu sa victoire, nées conjoncturellement du catastrophique congrès de Reims et des difficultés du PS à se réinventer, dans son organisation, ses procédures, son rapport à son électorat, furent aussi l’effet de ces aspirations plus vastes. Elles trouveront un écho dans une refondation républicaine qui portera sur le non-cumul des mandats, la parité, un renouveau de la démocratie sociale, une relance de la décentralisation et jusqu’à une éthique (ce n’est pas un gros mot) politique nouvelle.
8. Le pari de la jeunesse et de l’éducation
François Hollande s’est donné comme priorité la question des nouvelles générations, davantage exposées au chômage (25%), peinant à se loger, à entrer sur le marché du travail, à trouver leur autonomie et moins nanties que celles qui les précèdent. Au-delà d’un volontarisme déclamatoire sur le mode du « emparez-vous de votre avenir », François Hollande proposera aux jeunes une politique tournée vers eux à travers une allocation d’étude sous condition de ressource, un contrat de génération qui vise à favoriser l’emploi des entrants comme des seniors, des emplois d’avenir qui seront là pour soutenir efficacement, à l’instar des emplois jeunes, cette frange de la jeunesse la moins bien intégrée qu’on laisse quitter le système éducatif top tôt et qui se voit condamner à rester à l’extérieur d’un espace social dont elle n’a jamais fait vraiment partie. Il fera par exemple porter des efforts spécifiques sur l’enfance qui est le lieu où l’inégalité des places se transforme rapidement en inégalités des chances. L’effort consenti d’embaucher à l’école 60.000 personnes supplémentaires, alors que Nicolas Sarkozy n’a eu de cesse que de réduire ce nombre, celui d’accueillir plus tôt plus d’enfants, avec la perspective à terme d’un véritable service de la petite enfance, indiquent à quel point il y a nécessité de faire des premières années de chaque jeune français un moment de potentialisation. Au lieu de cela, comme le montrent la mise en cause des RASED ou la fragilisation de la formation des enseignants, on conforte l’école comme un moyen de faire émerger une trop petite élite à moindres frais, en sélectionnant dès le collège, voire avant, et en orientant trop tôt, ce qui conduit à surdéterminer des trajectoires qui ne permettront pas pour autant la pérennité de l’emploi et au final à répéter les logiques anciennes de la reproduction.
9. L’État et le marché
François Hollande a vocation, dans un cadre européen renouvelé, à initier une véritable redéfinition des rapports entre le politique et l’économique. La crise mondiale que l’on connaît, a montré les limites de l’ultralibéralisme qui s’est déployé depuis 30 ans sans retenue, face au modèle des économies planifiées qui avaient laissé derrière elles un champ de ruines, mais aussi au désinvestissement des États démocratiques cédant au primat de l’économique. Les équilibres négociés élaborés naguère de part et d’autre du Rhin se sont usés sous les coups de boutoir de la mondialisation. Il y a donc urgence à repenser les rapports entre capital et travail, à refonder un pacte social sur des bases nouvelles, à ne pas seulement corriger les écarts sociaux les plus manifestes par la redistribution, mais à doter en amont chacun de meilleures chances de conquérir de nouvelles places. Il s’agit de défendre les emplois ou les services publics contre la seule logique de marché mais aussi de refonder un nouvel équilibre entre l’État, les entreprises, les salariés, les citoyens et les consommateurs. Le retour à l’identique de l’État-providence tel qu’il se définissait au temps des trente glorieuses ne paraît guère possible, ce qui ne veut pas dire qu’on ne puisse élaborer un modèle social plus juste et plus efficace en repensant l’éducation, la fiscalité, la protection sociale ou le rôle économique de la puissance publique. Celle-ci se souciera davantage d’une production ancrée sur le territoire national, d’un meilleur équilibre entre les grandes et les petites entreprises et d’une offre bancaire moins frileuse par gros temps. Un Glass-Steagall Act à la française, une lutte effective contre les paradis fiscaux et les produits dérivés les plus spéculatifs, la taxation des transactions financières, en un mot une véritable régulation des marchés, se substitueront aux seules incantations bien peu suivies d’effet. Les marchés ne sont pas des phénomènes naturels indépassables, ils ne sont pas des tempêtes imprévisibles, ils sont tout entiers dans la main de l’homme. C’est au politique de les réguler, d’en faire les outils rationnels d’allocation des capitaux et non le vaste casino qu’ils sont devenus.
10. La France et l’Europe dans le monde
Redresser la France sans pour autant réitérer les lignes de fracture que l’on trouvait au moment du référendum sur le traité constitutionnel de 2005, tel est le pari que François Hollande propose aux Français de relever ? Comment arriver à parler à la fois à ceux qui vivent d’abord la mondialisation comme un risque et à ceux qui la conçoivent comme opportune, aptes qu’ils sont à en tirer parti ? Il existe aujourd’hui dans notre pays une logique de repli très forte, qui prend la forme par exemple d’un néoprotectionnisme, d’une défiance sans cesse réitérée vis-à-vis de l’Europe, de discours sur l’identité nationale, de logiques de recentrage sur les « racines », même s’il est par ailleurs légitime de défendre à nos frontières communes un modèle social et environnemental précieux. Toutes ces attitudes sont liées aux inquiétudes, à la peur du déclassement et du chômage, comme à la nostalgie d’une époque où la France n’était pas forcément moins reliée au reste du monde, mais où elle y occupait une place plus dominante. Accompagner les Français dans le deuil d’une certaine position, certes déjà affaiblie par les chocs pétroliers, mais dont on tirait encore les fruits dans le sillage de l’imperium américain, est une des tâches du nouveau président. Mais ce deuil n’est pas résignation car la France et l’Europe ont leur carte à jouer et leur mot à dire face à l’émergence de la Chine, du Brésil, de pays qui sont désormais au cœur de la croissance, dont les élites rattrapent à une vitesse fulgurante les nôtres. Cela change la donne et oblige à repenser notre modèle qui reposait en partie sur un décalage conséquent avec le Sud, décalage qui se résorbe aujourd’hui. L’internationalisme, longtemps porté par la gauche, est devenu, sous le nom de globalisation, le champ de déploiement du libéralisme, qui a certes permis un rééquilibrage mondial, mais qui a aussi creusé fortement les écarts au sein de nos sociétés comme des sociétés émergentes. Être capable de parler aux classes populaires et aux franges les plus inquiètes des classes moyennes, démontrer que le nouveau jeu mondial, pour inéluctable qu’il soit, ne signifie pas obligatoirement la paupérisation sont un enjeu clef. À la figure d’une France qui se referme sur elle-même et sur ses frontières, François Hollande oppose une France actrice au sein de l’Europe, et capable de faire entendre ses vues en matière de régulations financières, économiques, sociales et écologiques et tout aussi capable de faire valoir à l’exportation ses atouts industriels, technologiques, culturels, dans un monde effectivement ouvert. À lui de démontrer que ce nouveau paradigme ne fait pas pour seuls gagnants les élites de la jet-set économique, mais tient aussi compte de ceux qui sont assignés aux dures réalités locales. Il s’agit à la fois de mieux adapter la France à cet espace globalisé, à le faire dans la justice à l’intérieur et dans le juste échange à l’extérieur, et à concourir à l’organiser selon des perspectives régulatrices, principalement à travers le poids de l’Europe qui doit devenir un acteur politique à part entière, pour défaire le lien a priori entre mondialisation et libéralisme incontrôlé.
Mon best of-top 5 cinéma de l’année 2011
1 / La Séparation
2/ Shame
4/ Drive
5/ Tomboy
Où l’on apprend que l’on peut filmer à hauteur d’enfance sans niaiserie, que les filles aimeraient bien pouvoir taper dans la balle et cracher par terre, que les garçons manqués font des filles réussies et que Céline Sciamma parvient, à partir d’une chronique enfantine et familiale toute simple et d’un travestissement très marivaldien, à poser subtilement la question de l’identité sexuée et de l’enfance qui s’en va.
SHAME : métaphysique de l’addiction
Platine haut de gamme, meubles blancs, baies vitrées donnant sur la ville, draps bleus, Variations Goldberg en bruit de fond, l’appartement new-yorkais de Brandon (Michael Fassbinder) est impeccable, tout comme lui, tiré à 4 épingles, poli, urbain, séduisant et pourtant éperdument seul. Un Meursault dont la trajectoire ne se finit pas sous l’écrasant soleil d’une plage d’Alger mais dans la nuit sombre et bleutée d’un New York filmé par Steve McQueen, seulement peuplé de filles conquises dans les bars et prises contre un mur, de professionnelles appointées et expertes, de garçons suivis dans les backrooms de Hell’s Kitchen, de femmes pixellisées envahissant le disque dur du cerveau du héros, condamné à un onanisme sans fin digne d’un Sisyphe de l’hypothalamus. Car tout est bon au yuppie en déroute, un Patrick Bateman soft qui ne fait d’autre victime que lui-même, pour donner libre court à sa compulsion sexuelle. Une sœur fragile (Carey Mulligan, interprétant un New York New York adagio à verser une larme) et suicidaire viendra faire voler en éclat les apparences de cette vie d’autant plus rangée qu’elle est toute entière placée sous le signe d’une jouissance vide, en ne révélant jamais une secrète et commune blessure, explication à peine suggérée à la course au plaisir sans joie d’un côté, à l’envie de mourir de l’autre. Un patron copain, mariée et père de famille, en quête d’un coup d’un soir et une collègue amoureuse avec laquelle le désir s’effondrera de ne pas être qu’un besoin, dessinent ces êtres humains auxquels il ne ressemble plus et avec lesquels il ne peut plus échanger. Obsédé par la douche, la propreté et l’ordre, le héros finira par emplir 3 sacs poubelles de revues, de DVD et de son PC encore allumé. Mais ce grand débarras ne servira qu’à lui faire comprendre que le problème ce n’est pas la pornographie, c’est lui. Steve McQueen joue à merveille de la lumière et de la ville et Michael Fassbender d’un corps qui, pour ne pas être martyrisé comme dans Hunger, finit par laisser transparaitre le vide et la souffrance qu’une apparente harmonie masque. Le sexe n’est ni sale ni repoussant, il est juste désespéré et le spasme qui envahit le visage de Brandon est d’abord celui de la douleur de vivre. Avec Shame (cette honte que le héros ressent mais que le film, loin de la leçon de morale, épargne au spectateur), le sex addict fait son entrée sur la scène cinématographique comme métaphore de la déréliction de l’homme contemporain, courant seul et jusque à l’épuisement dans les rues de la grande ville, pour un peu d’endomorphine et d’oubli de soi. Le film se clôt sur une épanadiplose qui voit revenir une jolie passagère du métro, symbole trouble d’une quête sans fin ou promesse d’une régénération, et qui laisse ouverte, comme pour chacun de nous, la question initiale : de quoi notre obsession est-elle le signe ?










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